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Tribune/Sahel : La CEDEAO compte reprendre la main sur le front sécuritaire

Ces deux dernières années, crises et coups d’État se sont multipliés dans les pays du Sahel. Sur le plan sécuritaire, la région doit se trouver une nouvelle boussole. La coopération panafricaine proposée par la CEDEAO pourrait être une vraie solution, contrairement à l’ingérence d’entreprises paramilitaires du type Wagner. Encore faut-il passer des intentions à l’action, avec les ressources adéquates…

La CEDEAO est de retour, et il était temps. Réunis début décembre à Abuja, les dirigeants de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest – présidée par Umaro Sissoco Embaló, président de Guinée-Bissau – ont annoncé la création d’une force régionale destinée à lutter contre les groupes jihadistes qui sévissent au Sahel, mais aussi destinée à prévenir de futurs coups d’État. À leurs yeux, les vieilles habitudes des militaires putschistes devraient être remisées au musée, même si elles semblent toujours à la mode : le Mali a subi deux coups d’État en août 2020 et en mai 2021, le Burkina Faso, deux également en janvier et septembre 2022, et la Guinée, un en septembre 2021. Il est temps d’en finir avec ces prises de pouvoir erratiques et ces « gouvernements de transition » qui n’en finissent pas. Le pouvoir politique doit revenir aux civils et aux juristes. Pas aux hommes d’armes.

Le poison de l’affaire des 49 soldats ivoiriens 

Outre ces perspectives d’avenir, la CEDEAO cherche dans l’immédiat à apurer les situations de tension qui nuisent à ces objectifs. Lors du sommet d’Abuja, les chefs d’État ont ainsi intimé au colonel Assimi Goïta – le chef de la junte militaire à Bamako – de mettre fin à la crise entre le Mali et la Côte d’Ivoire, en libérant les 46 soldats ivoiriens illégalement retenus sur son territoire. L’ultimatum était fixé au 1er janvier 2023, Goïta s’est finalement exécuté le 6 janvier en accordant la grâce présidentielle aux ressortissants ivoiriens récemment condamnés à de lourdes peines. Ce qui, d’un point de vue légal, n’efface pas les charges retenues contre eux. Goïta pense probablement s’être montré magnanime dans cette affaire, et habile dans le bras de fer qui l’opposait à Umaro Sissoco Embaló et au président ivoirien Alassane Ouattara. Avec la remise en liberté de ces soldats emprisonnés depuis le 10 juillet 2022, il clôt en tout cas un épisode peu glorieux de son mandat à la tête du gouvernement de transition au Mali.

Vue de Bamako, la réalité – déformée – est tout autre : pour les militaires, la CEDEAO qui n’était jusque-là qu’une coquille vide, voire un adversaire dans sa lutte pour l’indépendance et la souveraineté du Mali, n’a joué aucun rôle dans ce dénouement. D’ailleurs, à l’annonce de la libération des soldats ivoiriens, la junte a surtout remercié le président togolais Faure Essozimna Gnassingbe pour sa médiation, et en a profité pour épingler Umaro Sissoco Embaló. « Dans la gestion de cette affaire, notre gouvernement a été indigné par l’attitude partiale de certains responsables contre notre pays, a accusé le colonel Aboulaye Maiga, porte-parole du gouvernement de transition. Le gouvernement de transition voudrait faire remarquer à M. Embalo que, depuis le 14 janvier 2022, le Mali ne figure plus sur la liste des pays intimidables et a définitivement retrouvé sa souverainetéDepuis plus de dix ans, faisant face seul au terrorisme, le Mali a survécu à ces sanctions. » Des propos peu amènes, et une certaine façon de « réécrire l’Histoire », car on ne se souvient guère que le Mali ait été seul, de 2013 à 2022, dans ses maigres succès contre les terroristes. Et depuis cette date rien ne montre non plus que les nouvelles autorités maliennes contrôlent, seules, leurs frontières, ni leur territoire, dont une partie croissante est laissé à l’abandon et aux islamistes. Mais, qu’à cela ne tienne, mettre fin à cette propagande est d’abord l’affaire intérieure de nos frères Maliens, et on ne peut que se réjouir de l’épilogue de l’affaire des 46 soldats ivoiriens. Il s’agit dorénavant de comprendre le rôle que va pouvoir jouer la CEDEAO dans ce Sahel où l’insécurité continue de terroriser les populations civiles, malgré les promesses des pouvoirs militaires.

Les limites politiques de la CEDEAO 

À Abuja en décembre, Omar Touray, le président de la commission de la CEDEAO, a voulu donner une nouvelle impulsion panafricaine à cette institution : « Les dirigeants de la CEDEAO ont décidé de recalibrer notre architecture sécuritaire. Nous sommes résolus à établir une force régionale qui interviendra en cas de besoin, qu’il s’agisse de sécurité, de terrorisme ou de rétablir l’ordre constitutionnel dans des États membres. » Objectif donc : retrouver une indépendance dans la gestion des crises et de ne plus être dépendants de forces étrangères. Avec, dans le collimateur, l’intervention partout dans la région du groupe paramilitaire russe Wagner, déjà présent en République centrafricaine et au Mali, et qui s’implante actuellement au pays des hommes intègres, lui aussi en proie à une instabilité désormais chronique. Le Faso pourrait en effet tomber rapidement dans l’escarcelle russe.

La question soulevée par cette volonté politique de la CEDEAO est celle du droit de regard : comment les juntes militaires vont-elles accueillir une telle décision de la part d’un pouvoir civil panafricain légitime ? Laisseront-elles les émissaires de la CEDEAO faire un audit de leurs affaires internes ? Leur permettront-elles de pousser vers la sortie les mercenaires étrangers ou de mettre leur nez dans les concessions minières douteuses, comme celles récemment accordées à Wagner ? Nos frères maliens et centrafricains – qui payent dans leur chair l’aventurisme de leur nouveaux chefs – peuvent légitimement en douter.

Quelle forme pourrait avoir la nouvelle force militaire de la CEDEAO ? 

Au siège de la CEDEAO à Lagos, on veut donner du temps au temps. Ayant encaissé la menace du Mali de se retirer unilatéralement de cette institution après son retrait du G5 Sahel, la Communauté d’Afrique de l’Ouest s’est donnée quelques semaines pour préciser les contours de cette force régionale. S’appuiera-t-elle sur des Casques blancs comme du temps de l’ECOMOG, son groupe militaire d’intervention créé en 1990 qui était intervenu lors des guerres civiles au Sierra Leone, au Mali, au Libéria ou en Gambie ? Probablement que non : la CEDEAO doit se réinventer et créer une véritable force opérationnelle capable d’aider les forces armées nationales – trop souvent impuissantes – face aux groupes jihadistes radicaux. Cela permettra aussi de surveiller les possibles exactions commises contre les populations civiles par les forces armées loyalistes et par les mercenaires privés, comme nous avons pu le voir ces derniers mois au Mali. Les pays d’Afrique de l’Ouest chercheront donc peut-être de nouvelles alliances d’État à État – hors milices paramilitaires privées – afin de donner une cohérence et des moyens à cette force commune.

La réponse viendra, espérons-le, d’Omar Touray qui a promis une nouvelle réunion extraordinaire de la CEDEAO courant janvier, pour discuter des détails de cette force d’intervention commune aux 15 États membres de l’institution ouest-africaine. Et, parmi ces détails, l’écueil possible des sources de financement d’une telle force militaire sera probablement sur toutes les lèvres. La CEDEAO est aujourd’hui face à ses responsabilités et ne doit pas rater ce rendez-vous historique pour notre continent. Mais les questions en suspens restent nombreuses…

Moussa Diallo 

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